Psychothérapie
Troubles alimentaires
Le corps symptôme chez le patient obèse : entendre ce que le poids vient dire
Et si le poids n’était pas seulement un problème à corriger, mais aussi un message du corps à écouter ? Une lecture clinique, non culpabilisante, de l’obésité comme symptôme, protection et tentative d’équilibre.
Introduction
Lorsqu’on pense à une personne qui lutte pour sculpter son corps et se rendre mince, on imagine sans peine toutes les difficultés liées à la perte de poids, mais aussi, bien souvent, la douleur de vivre avec.
L’aspect de la santé psychologique peut s’avérer tout aussi important, voire même davantage, puisque souvent ce n’est pas par le symptôme que nous abordons la voie de la guérison. Le symptôme apparent, considéré comme problématique, peut s’avérer être finalement une réaction saine et la meilleure façon de réagir à d’autres symptômes psychiques beaucoup plus profonds et impactants que le patient ne pourrait peut-être pas surmonter au moment où cela se produit.
L’enjeu clinique est donc de déplacer le regard : ne plus seulement voir un excès de poids, mais entendre un corps qui parle, un corps qui pense, un corps qui tente parfois de maintenir un équilibre précaire. Ce n’est pas nier la souffrance physique ni les risques médicaux de l’obésité ; c’est refuser de réduire le sujet à un indice corporel, à une conduite alimentaire ou à une injonction morale.
1. L’obésité comme malaise contemporain
L’obésité est un phénomène qui fait partie de plus en plus de notre société et qui est le reflet d’un certain malaise contemporain. Un vrai décalage apparaît entre cette société qui valorise la beauté, la minceur et l’esthétisme et celle qui sanctionne la grosseur et le corps imparfait. Jamais le culte de l’apparence et de la minceur n’a été autant mis en avant et paradoxalement, il y a de plus en plus de personnes en situation d’obésité.
Le corps devient alors le réceptacle et le symptôme de cette contradiction. Il porte ce que le sujet ne peut pas toujours dire, mais aussi ce que la société ne veut pas voir. La personne obèse devient parfois le symptôme visible d’une société qui encourage la gourmandise, le manger plaisir, le fast-food hypercalorique, tout en sanctionnant la grosseur.
Cette contradiction est extrêmement perverse et source de souffrance pour de nombreuses personnes. Le regard sur “le gros” est terriblement méprisant ; il ne se contente pas de voir un corps, il juge une personne. Or le jugement social ajoute une douleur à la douleur : il enferme le sujet dans la honte, dans le repli, dans le sentiment d’être en faute, alors même que le symptôme peut être lié à une histoire beaucoup plus ancienne et beaucoup plus complexe.
2. Le corps comme moyen de lire et de penser
Dans cette clinique du corps, le vécu corporel apparaît comme des pensées à analyser. Il se télescope entre la perception interne et la connaissance externe. C’est grâce au corps que nous allons pouvoir mieux comprendre comment le patient exprime ce qu’il vit et ressent.
Chez le patient obèse, nous pouvons percevoir une forme de trop-plein, un trop-rempli. S’agit-il d’une volonté de se nourrir plus qu’il est possible jusqu’à créer une souffrance à cause de cette même action ? S’agit-il d’une tentative de combler un vide, de panser une angoisse, de créer une enveloppe, de repousser des limites du corps qui n’ont pas été suffisamment construites psychiquement ?
Chaque patient reste unique et déclenche des symptômes selon sa propre histoire avec des réactions spécifiques. C’est pourquoi il est essentiel de ne pas plaquer une lecture unique de l’obésité. Certaines prises de poids peuvent être liées à la dépression, à l’anxiété, à des traumatismes, à des failles narcissiques, à des loyautés familiales, à des fixations orales, à des violences, ou encore à une organisation psychique beaucoup plus profonde.
Lorsque nous parlons du symptôme, en tant qu’entité réelle, au lieu d’essayer immédiatement de le résorber, ne faudrait-il pas tout d’abord essayer de le recontextualiser dans la vie du patient et bien comprendre pourquoi il s’exprime ainsi ? Cette question est centrale. Elle protège le soin d’une erreur fréquente : vouloir enlever trop vite ce qui, malgré la souffrance, tient encore le sujet debout.
3. Vide intérieur, trop-plein et équilibre précaire
Chez les personnes en situation de troubles psychotiques, mais aussi chez certains sujets ayant des fragilités narcissiques ou traumatiques importantes, l’expression du symptôme peut se traduire différemment : le corps est abandonné, traduisant un vide intérieur qu’il faut combler afin de compenser l’angoisse de morcellement ou d’anéantissement.
C’est en mangeant, à n’en plus finir, que l’obèse souffrant de troubles psychologiques importants peut tenter de trouver un compromis : le rétablissement d’un équilibre précaire entre le sentiment de vide et la volonté de le panser en se nourrissant plus que nécessaire. Cette forme d’homéostasie retrouvée répond-elle à un besoin d’équilibre ? Si cela s’avère pertinent, à quel prix et dans quelle mesure cette situation est-elle soutenable ?
La question n’est donc pas seulement : “Pourquoi mange-t-il trop ?” Elle devient : “Qu’est-ce qui serait insupportable si ce corps n’était plus là de cette manière ?” ou encore : “Quel vide, quelle angoisse, quelle blessure, quelle absence ce corps tente-t-il de recouvrir ?” Dans certains cas, le poids ne relève pas seulement d’un excès ; il devient une forme de présence, de contour, de rempart, de peau psychique.
4. L’obésité, l’oralité et les traumatismes
Les traumatismes peuvent être reliés à la période de l’oralité, où l’enfant construit une relation à l’alimentation, mais également à d’autres moments de la vie. Durant la phase orale, l’enfant ne se nourrit pas seulement de lait ou d’aliments ; il se nourrit aussi de lien, de présence, de regard, de tendresse et de sécurité. Lorsque ce lien est défaillant, absent, intrusif, violent ou imprévisible, l’alimentation peut devenir plus tard un lieu de répétition et de tentative de réparation.
Tout le travail du psychothérapeute consiste à détecter d’où provient ce vide, à quel moment il s’est produit, et quels événements traumatiques ont accentué les troubles. Cela peut souvent s’expliquer par l’absence d’un des parents ou la disparition d’un parent. Mais cela peut également être une autre forme d’absence : certains parents ont pu avoir des difficultés à être présents psychiquement, dans des situations de dépression ou avec une personnalité elle-même fragilisée.
Il apparaît alors de manière assez claire que les frustrations, les relations incestuelles ou incestueuses familiales, les abus sexuels, les humiliations corporelles ou les carences affectives peuvent engendrer d’importantes perturbations psychiques, mais également de manière détournée sur l’acte d’alimentation. L’aliment devient alors médicament, défense, refuge, mais aussi parfois instrument d’agression retournée contre soi.
5. Le corps familial et les loyautés invisibles
Il existe également une loyauté corporelle à la famille, inconsciente mais présente, qui peut faire qu’être obèse soit très lié à la famille et donc à l’intergénérationnel. Cela peut être une base qui sécurise ou l’inverse, un élément perturbant dont il faut tenir compte.
De nombreux patients ont plusieurs membres de leur famille également obèses, et le fait de conserver cette enveloppe peut avoir des avantages inconscients. Cela peut être associé au principe de conflit de loyauté : même si le patient a envie de s’en sortir, il peut revenir inconsciemment à son poids familial, le rapprochant ainsi des membres de sa famille. Cela peut avoir un côté réconfortant et sécurisant.
Il y a souvent des héritages de comportements alimentaires familiaux et également de taille corporelle. Cela peut revêtir tout un tas de croyances limitantes, d’injonctions familiales accentuant les troubles alimentaires : “tu ne dois pas manger ça”, “tu ne peux pas porter cela”, “dans notre famille on est comme ça”. Le lien de filiation peut être puissant : comment vivre et accepter que sa fille soit mince et réussisse alors que la mère est obèse et ne s’en sort pas ?
6. Abandon du corps, honte et discrimination
Alors que de plus en plus le terme d’addiction est accolé aux patients ayant des problèmes d’alimentation, une forme de discrimination est pourtant appliquée par notre société aux personnes obèses. La personne en situation d’obésité est trop souvent considérée comme malpropre, incapable de faire attention à son corps. Comme si avaler une substance toxique dédouanait davantage que le fait d’absorber trop d’aliments.
Une pensée commune et quasiment inconsciente nous laisse penser que, concernant l’alimentation, il ne peut y avoir de défaillance et que toute personne digne de respect se doit de faire attention et de contrôler son poids. Ainsi, le regard des autres est trop souvent dégradant, irrespectueux et infantilisant. La perception des autres est au cœur de la souffrance.
Pourquoi le sujet obèse abandonne-t-il son corps ? Est-ce une volonté délibérée d’exprimer sa souffrance et de combler ainsi le vide ? Ou y a-t-il une absence de conscientisation et une impossibilité de reprendre le contrôle ? Le soin commence lorsque ces questions peuvent être posées sans jugement, sans injonction, sans humiliation.
7. Ne pas attaquer le symptôme trop vite
Dans l’écoute analytique du patient obèse, il est important de comprendre le réel car le symptôme le compose. Le symptôme est ce qui est le plus réel dans la dimension symbolique qu’il représente. Alors que la science et la médecine travaillent sur la réalité, la psychanalyse travaille sur le réel : les symptômes du patient n’ont rien de plus réel.
C’est en analysant ce que représente le symptôme et son mode d’expression que l’on peut comprendre qu’il est peut-être d’abord nécessaire à son équilibre et que l’enlever peut être extrêmement dommageable. Nous pouvons travailler autour de ce symptôme, mais sans vouloir nous focaliser trop dessus et vouloir l’enlever à tout prix.
Se focaliser dessus pourrait être très dommageable, d’une part car le patient pourrait mal le vivre et parce que cela viendrait renforcer son mal-être et son ressenti négatif vis-à-vis de lui-même. La vie du patient obèse est déjà extrêmement difficile car il est discriminé et critiqué en permanence par les personnes qui sont intolérantes aux personnes en surpoids ou en situation d’obésité.
Conclusion
Manger moins pour perdre du poids et aller mieux : voici une devise qu’il est presque habituel d’entendre et qui pourrait nous laisser penser que la solution est simple. Comme nous venons de le voir, les origines de la prise de poids sont loin d’être uniques et une approche multifactorielle est requise.
La santé psychologique apparaît comme indispensable pour avancer sur le long chemin de la guérison. Selon la structure de personnalité du patient, sa situation sociale, son histoire de vie, le travail, la capacité à créer du sens dans sa vie, à s’aimer et à se sentir aligné peuvent avoir encore plus d’importance que les difficultés de poids.
Le corps obèse ne doit donc pas être seulement combattu. Il doit être entendu. Il faut comprendre ce qu’il a tenté de faire, ce qu’il a protégé, ce qu’il a absorbé, ce qu’il a porté, ce qu’il a empêché aussi. À partir de là seulement, un travail de transformation devient possible : non pas contre le sujet, mais avec lui.
Source : Samuel Roux, L’obésité : forme de stabilisation psychotique dans la modernité, mémoire de Master 2, Sigmund Freud University Paris (2020-2021). Formation associée : D.U. Cliniques des troubles alimentaires (anorexie, boulimie et obésité), SFU Paris / Hôpital Bichat-Claude Bernard.
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